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Lada Obradovic Project - Live in Grenoble

Lada: sa batterie n’est jamais à plat   (27.3.2017)

 

Une des particularités du Lada Obradovic Project est d’être dirigé de la batterie par Lada Obradovic, jeune “jazzwoman” d’origine croate entournée de quatre musiciens français et suisses qui partagent sa conception musicale engagée et novatrice.

 

Comme chaque jeudi soir au Jazz Club de Grenoble, la surprise est de mise.

 

Lada Obradovic, qui réside en Suisse depuis qu’elle a quitté sa Croatie natale, est à la tête d’un quinttete qui développe ses propres compositions. Première originalité, le programme distribué à l’entrée en salle, qui permet de suivre chaque morceau selon une séquence dûment réfléchie; les titres y sont assortis de notes d’intention où les mots tristesse, mensonge, amour, faux, anxiété, désordre, trahison ou agonie témoignent des souffrances d’une enfance vécue en temps de guerre. C’est surtout par ses compositions que Lada Obradovic dérange et fascine à la fois. Le premier titre, Scream (hurlement), commence comme une toute petite plainte mise en boucle par la percussionniste; le grondement instrumental s’installe ensuite, fédérant autres instrumentistes à la manière dont procédait Charles Mingus dans ses pièces les plus expérimentales. Des bribes de mélodies émergent, qui captivent et interrogent: viennent-elles d’un lointain Moyen-âge? D’un imaginaire yiddish? Ou d’une Grèce mythique, où le saxophone soprano de Valentin Conus derait figure d’antique aulos? Avec l’entrée en scéne de Jean-Lou Treboux au vibraphone, le son atteint son apogée; il ne parle certes plus la langue de Lionel Hampton, mais la pulsation que l’on ressent appartient bien aux mondes du jazz. Et quand la contrabasse de Blaise Hommage se fait basse électrique, nulle recherche de puissance de sa part: juste une coloration différente qui ne cherche en rien à accaparer l’électricité crée par l’ensemble. Le pianiste David Tixier, malgré une prise de son peut-être insuffisane, maintiient une tension harmonique qui stimule vigoureusement chacun de ses partenaires. Quant à la percussioniste, âme féconde du “projet”, son jeu ne laisse rien au hasard: chaque geste est nuancé pour s’intégrer à la composition et non pour la masquer; la grosse caisse, utilisée avec parcimonie, ne joue pas la surenchére sonore et laisse une riche polyrythmie s’installer entre cymbales et peaux. Ses particions sont bien là, posées sur les pupitres, mais c’est dans le croisement des regards que se joue la cohésion complice de ce groupe dans lequel l’heureuse satisfaction d’être ensemble se passe des grimaces pathétiques qui chez certains tiennent lieu d’inspiration. Inclassable, le jazz de Lada Obradovic puise à diverses sources: musique des Balkans, d’Arménie, d’Orient, mais rencontre aussi celle des minimalistes américains lorsque son Flying Home s’envole à la recherche d’une utopie ne se réclamant d’aucune zone géographique. Les émotions sont exprimées avec conviction et dignité par ce quintette qui ne parle jamais pour rien dire et refuse la surplace, avançant parfois sous l’orage, parfois dans l’obscurité, mais toujours vers un but aussi inéluctable qu’imprévu, comme la vie qui l’inspire et qu’il s’attache à faire partager.

 

Gilles Mathivet

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